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La clé de l’excellence scientifique

Par Dick Bourgeois-Doyle

 

« J’ai réalisé que je n’avais pas vraiment le choix. »

Mon ami Roy n’est pas un scientifique; il ne se décrirait pas comme un universitaire ni comme un chercheur d’aucune sorte; et il n’a probablement pas terminé ses études secondaires. Je ne lui ai jamais posé de questions sur ce dernier point. Mais c’est la première personne qui me vient à l’esprit quand je pense à l’ingrédient clé dans la poursuite de l’excellence scientifique.

Résilience.

Mieux encore. Résilience légère.

La plupart des étudiants diplômés ont entendu dire que la différence entre un chercheur intelligent et talentueux et un chercheur ayant obtenu un doctorat et dont les publications ont été couronnées de succès réside dans la persévérance : cette capacité à se remettre des revers personnels et professionnels qui affligent quiconque a de l’ambition et des rêves. 

Les élèves hochent la tête, s’éloignent et font semblant de comprendre ce qu’on veut dire par résilience, mais beaucoup supposent que certaines personnes ont de la chance et d’autres pas. Les mentors et les professeurs titulaires semblent être des dieux, et il est difficile d’imaginer qu’ils sont tout sauf infaillibles.

Roy est faillible.

Cela fait de lui un grand ami et un modèle pour envisager la vie et faire face à ses coups.

S’il devait faire appel à des références scientifiques ou techniques, Roy Mayer pourrait désigner les lauriers comme le gagnant du concours d’idées révolutionnaires de la revue Success, caractérisé en 1993 par les médias américains comme l’inventeur international de l’année.

Roy avait mis au point et commencé à commercialiser un procédé permettant de colorer le poisson. Des écologistes comme ma fille pourraient se demander pourquoi le monde entier célébrerait l’introduction d’agents artificiels dans l’environnement et pourquoi les couleurs que les poissons arborent de façon naturelle pourraient ne pas suffire. Mais en 1993, l’innovation de Roy a attiré beaucoup d’attention parce que les appâts vivants dépourvus de camouflage naturel et arborant des couleurs vives attiraient les poissons prédateurs comme ceux qui remportaient des prix dans les concours de pêche sportive.

Gagner le concours de la revue Success signifiait que le produit de Roy, Color-Z-Bait, serait distribué à l’échelle de l’Amérique du Nord dans de nombreux formats. Le prix comprenait notamment une série de publireportages télévisés dont les coûts de production se chiffraient en centaines de milliers de dollars pour l’époque, c’est-à-dire en 1993, et dont la valeur commerciale était fixée à plus d’un million de dollars. Après des années de hauts et de bas dans le développement et la production de son produit, Roy s’apprêtait à avoir un succès commercial. Grâce à une couverture médiatique nationale au Canada et aux États-Unis portant sur sa victoire, il avait des raisons de penser que les années de travail et son investissement personnel dans son invention porteraient leurs fruits.

Mais presque immédiatement après l’annonce de sa victoire, le commanditaire a fait faillite et les infopublicités et les millions de ventes qu’il convoitait se sont évaporées. L’appât Color-Z-Bait est resté au stade d’invention et de modeste entreprise commerciale pendant un certain temps, mais l’entreprise a fini par disparaître. Des années plus tard, une entreprise de pêche sportive a donné un nouveau souffle à l’invention et l’a ajoutée à sa gamme de produits sous licence.

Mais la partie de l’histoire qui m’inspire et m’intéresse le plus est la réaction de Roy Mayer à la perte d’un prix d’un million de dollars.

Il a réfléchi et a finalement décidé d’en rire en relatant son expérience dans un livre. Le livre Invention: In the Quest of the Bright Idea est devenu un succès de librairie au Canada et a été présélectionné pour le prix du Gouverneur général pour les ouvrages non romanesques. Le livre a été salué par les critiques, les inventeurs et même certains écologistes comme un récit amusant, instructif et humain du processus créatif et de tous ses hauts et ses bas.

Inventing Canada

Le succès de ce livre a incité les éditeurs à faire appel à Roy, un vieux routier de la publicité et des relations publiques de l’époque, pour ajouter sa touche de communication et d’engagement public à d’autres histoires scientifiques et technologiques canadiennes. Il en est résulté Inventing Canada, un autre succès de librairie dont la totalité du tirage s’est vendue dans les semaines qui ont suivi sa sortie à l’automne 1997. Encore une fois, ce livre a attiré une grande couverture médiatique et des librairies partout au Canada en ont commandé d’autres pour la saison de Noël. Roy était excité et avait des raisons de croire que la perte écrasante de son prix d’un million de dollars se transformait en une nouvelle carrière d’écrivain sur l’innovation.

Cependant, son éditeur, Raincoast Books à Vancouver, avait une autre préoccupation. À l’automne 1997, il a obtenu les droits de distribution au Canada d’un nouveau roman fantastique d’une auteure britannique dont les initiales étaient J.K. Cet autre livre, Harry Potter à l’école des sorciers, a également créé un engouement et a saisi toute la capacité de production disponible. Les plans d’un deuxième tirage du livre de Roy sur la science et la technologie canadiennes ont été annulés et le prochain lot de livre n’a été imprimé qu’en février. La saison des cadeaux de Noël était passée, l’intérêt des médias s’est estompé et les ventes de livres ont stagné.

Scientific Canadian

Malgré tout, les commentaires positifs ont mené à une autre entente. Roy s’est remis à l’écriture et a publié Scientific Canadian, un livre qui lui a fait connaître un autre domaine de la science et de la technologie : des scientifiques du gouvernement fédéral qui aimaient les découvertes et qui avaient eux-mêmes persévéré dans un travail inspirant qui sauvait des vies, créait de nouvelles industries et aidait à protéger l’environnement. Ce livre a connu des ventes modérées, mais aujourd’hui, quelques décennies plus tard, Roy s’en souvient comme l’une des grandes expériences de sa vie à cause de tout ce qu’il a appris et des « personnes incroyables et dévouées » qu’il a rencontrées – des gens « travaillant dans le domaine scientifique pour l’intérêt public ».

Je crois que la résilience et la persévérance nécessaires pour recommencer à zéro lorsqu’un projet de recherche prometteur échoue, lorsque les fonds sont réduits ou lorsque vous perdez tous vos repères viennent en partie de l’instinct de regarder le bon côté des choses, de se concentrer sur ce que vous avez appris et, bien sûr, de rire de vous-même si vous le pouvez.

Mais d’où vient cet instinct?

Roy Mayer croit qu’il n’avait pas d’autre choix que d’accepter cette prédisposition lorsqu’il était jeune.

Alors qu’il était encore un jeune adulte, Roy a eu un gros accident de voiture près d’Ottawa. Il a sombré dans le coma et son meilleur ami est mort. Partiellement paralysé et incapable de s’acquitter de ses tâches dans un journal local qui n’existe plus, on lui a montré la porte sans grand ménagement. Il est resté dans l’incertitude ou s’y est glissé plus profondément; les factures à payer s’accumulaient et il faisait face à l’éventuelle perte de sa maison. Mais sa petite amie de l’époque, qui est aujourd’hui son épouse, a défié ses parents catholiques français pour rester à ses côtés à l’hôpital.

Avec ce soutien et peu d’options pour trouver un emploi, Roy a décidé de se lancer en affaires en fondant une petite entreprise de publicité. Il a commencé par s’éloigner de son ancien employeur et a réussi à lui soutirer des clients en travaillant gratuitement, ce qui fait encore bien rire Roy soixante ans plus tard. Il voit maintenant la tragédie qu’il a vécue comme un tournant qui lui a permis de se forger une carrière et de faire en sorte qu’il s’implique bénévolement auprès de nombreux organismes de bienfaisance et communautaires à Ottawa.

Roy suggère aujourd’hui que le côté négatif de l’accident de voiture a pris une tournure positive lorsqu’il a compris qu’il n’avait pas d’autre choix que de se relever les manches et d’envisager la possibilité de jours meilleurs.

Il s’est relevé, s’est fixé des objectifs et a décidé d’aller de l’avant en gardant le sourire. 

Ma fille termine son doctorat en biologie à l’Université de Toronto et entreprend un stage postdoctoral à l’Université de l’Illinois cet automne. Je l’ai vue réussir et échouer et recommencer à de nombreuses reprises au cours de sa jeune carrière.

Je ne veux pas qu’elle ait à apprendre la résilience à la dure, alors j’aime lui raconter des histoires comme celle de Roy et la voir sourire et s’identifier à lui. J’aime aussi souligner que les scientifiques en quête d’excellence peuvent apprendre en regardant les gens à l’extérieur du laboratoire et dans les couloirs du milieu universitaire.

Roy y est arrivé; ses expériences me permettent maintenant de raconter de belles histoires de persévérance. Au cours des dernières années, il a lutté contre le cancer et d’autres problèmes de santé. Dans un cas, il s’agissait d’une grosse tumeur cérébrale et d’un séjour dans un hôpital d’Ottawa. Avant même de se remettre complètement de l’opération, il s’est senti obligé de rédiger une dissertation sur l’expérience qu’il a vécue pour un autre journal local. 

L’article était écrit dans un style amical et narratif, mais son message mettait l’accent sur la chance qu’il avait de vivre dans un endroit où des traitements de qualité étaient disponibles et, encore une fois, sur l’habileté de rencontrer toutes les « personnes extraordinaires et dévouées » – infirmières, médecins et chercheurs médicaux – à l’Hôpital d’Ottawa.

J’ai découpé et conservé l’article paru dans le journal, car pour moi, sa vie et ses leçons se résumaient dans cet article : la maladie, les journaux, l’écriture, la science, la technologie, la gratitude et cette résilience légère.

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