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Est-ce la fin de l’universalité de la science?

Par Dick Bourgeois-Doyle

 

Pour un physicien étendu sur le sol en pierre humide, meurtri, affamé, ayant besoin de soins médicaux et incertain de ce que le lendemain et le surlendemain lui réservent, les concepts abstraits et les énoncés de principes impressionnants n’ont pas beaucoup d’importance. 

Les mots ont cependant un sens; ils ont le pouvoir de mobiliser les forces au-delà des murs de prison et parfois, ils peuvent influer sur les circonstances d’une personne.

Au fil de son histoire, le Conseil international pour la science (CIUS) a prononcé des mots se voulant nobles pour fusionner la science internationale, et, plus récemment, pour défendre les intérêts des scientifiques dans des endroits où ils peuvent être persécutés en raison de leur profession et de leurs efforts pour dévoiler des vérités.

Au cours de l’été de 2018, le CIUS cessera d’exister, après sa fusion avec le Conseil international des sciences sociales (CISS) visant à créer une nouvelle entité, qui sera nommée « Conseil international des sciences (CIS) » lors de son assemblée générale inaugurale, à Paris. La majorité des principes de base du CIUS seront confirmés dans la charte du CIS. La majorité. Mais pas tous.

L’un d’entre eux sera abandonné.

J’estime cette situation bien malheureuse, mais je semble être la minorité.

Lorsque les membres du CIUS et du CISS se sont rencontrés à Taipei en octobre 2017, ils n’ont pas seulement voté avec enthousiasme pour leur fusion, ils ont aussi pris des décisions stratégiques fondamentales et, dans le cadre de ce processus, rejeté le concept d’« universalité de la science ».

Le principe d’« universalité de la science » est à la base du cinquième statut du CIUS, soit le fondement des efforts visant à encourager une participation à grande échelle à la science en tant que droit essentiel. Le libellé de ce statut, mis à jour pour la dernière fois lors de l’assemblée générale du CIUS tenue à Rome en 2011, reconnaît également qu’un tel droit est assorti d’obligations parallèles. 

Le concept d’« universalité » a donc été invoqué pour mettre en lumière à la fois la liberté et la responsabilité en science. En fait, même s’il était entendu que le principe d’universalité encadrait toutes les activités du CIUS, le Comité sur la liberté et la responsabilité de conduire des recherches scientifiques (le Comité) exécutait ses tâches à titre de champion du principe. 

L’enjeu m’intéresse, car je suis membre canadien du Comité depuis trois ans.

Au sein du Comité, nous estimions que notre travail était important. Nous étions responsables de publier des énoncés de principes ressemblant à des conseils sur les questions d’intégrité des recherches, d’organiser des petits événements scientifiques et de défendre les scientifiques dont les droits avaient été enfreints.

En passant en revue l’histoire du Comité, j’ai remarqué qu’il y a quelques décennies seulement, la violation des droits des scientifiques survenait souvent sous la forme de retards dans l’approbation des visas ou d’autres obstacles à la participation aux conférences sur les sciences. Plus récemment, le terme « violation » semble être devenu plutôt dérisoire, dans un contexte où le Comité examine des cas d’emprisonnement, de torture et de mort brutale.

Le Statut 5, appelant « à l’intégrité, au respect, à l’égalité, à la confiance et à la transparence » et s’opposant à « la discrimination fondée sur des facteurs tels que l’origine ethnique, la religion, la citoyenneté, la langue, l’opinion politique ou autre, le sexe, l’identité de genre, l’orientation sexuelle, le handicap ou l’âge », apparaît aux yeux de la plupart des lecteurs comme un principe convaincant et solide, et je crois que cette description restera essentiellement intacte.

Alors pourquoi des détracteurs ont-ils poussé sa suppression des statuts proposés pour le CIS?

Bien que la question n’ait pas entraîné un grand débat ouvert, j’ai entendu deux raisons à cette opposition pendant une pause-café et des réunions parallèles à l’assemblée générale tenue à Taipei en 2017.

La première découle de la croyance voulant que le terme « universalité de la science » soit voué à une interprétation erronée et que les termes « liberté et responsabilité » assurent une insistance plus facilement gérable dans les communications. Les représentants de l’organisation membre britannique au sein du CIUS, la Royal Society, défendaient ce point.

Plus souvent, les participants de l’assemblée à Taipei disaient officieusement que le terme « universalité de la science » était ancré dans les soi-disant sciences et définitions de sciences naturelles et « officielles » fondées sur des études et observations physiques du monde matériel. Le terme en rendait certains mal à l’aise, car le concept d’une science idéale ne laissait pas place au relativisme valable dans l’étude des gens et des sociétés. Pour d’autres, le terme portait le voile de l’impérialisme : une définition de la science imposée au monde par le pouvoir des technologies découlant d’une approche particulière. Ils voyaient aussi cette notion comme une menace à la légitimité du savoir autochtone.

Membres du CIUS et du CISS

Membres du CIUS et du CISS

J’ai lu après coup que ces préoccupations avaient été abordées dans la littérature pendant de nombreuses années. 

L’historien et philosophe des sciences français Michel Paty, dans un article de 2007, disait que les débats sur la question de l’universalité de la science faisaient place aux positions les plus variées et opposées qui soient, découlant soit de l’hypothèse de la « science idéale » ou des intérêts à l’égard de la production sociale de la science.

Toutefois, j’ai compris, comme d’autres membres du Comité du CIUS l’ont fait, que la notion était fondamentale, aux visées de la liberté et de la responsabilité, tout en étant distincte, qu’il s’agisse des cas tragiques de scientifiques ou des problèmes d’accès à la science et d’égalité en science.

Selon moi, les tactiques visant à favoriser la liberté et la responsabilité en science étaient le « comment » et le « quoi » du travail, et le principe d’universalité était le « pourquoi ».

Ainsi, la question à laquelle répondait le principe était : pourquoi la science, plutôt que d’autres activités ou intérêts humains, peut-elle justifier son statut spécial en tant qu’entreprise dont les qualités devraient être partagées également entre toutes les personnes, les formes de vie et les choses?

Selon la supposition que la science aspire à l’acquisition et à l’organisation d’un type de connaissances unique, elle semble appeler l’acceptation universelle en tant qu’entreprise cherchant les vérités absolues et des explications durables de notre monde et univers. Bien que je sache que la science est aussi faillible que les activités humaines, il me semble qu’elle mérite le rang d’universalité d’une marque qui s’appuie sur des connaissances systématiques et vérifiables régies par des lois de base convenues et des situations plausibles applicables.

Les mots « principe d’universalité de la science » prennent un ton sérieux qui impressionne et qui a donné une légitimité à la déclaration de notre Comité selon laquelle la science justifie les libertés et prévoit des responsabilités. De plus, ils ont donné au CIUS la crédibilité voulue pour promouvoir la science en tant que bien public, pour combattre la désinformation à l’ère des fausses nouvelles et pour intervenir dans des situations ponctuelles.

Quand des autorités placent en détention et interrogent un scientifique sur de vagues accusations, sans visée vers la justice, alors il s’agit d’une question de droits de la personne fondamentaux pour ce scientifique, pour qui la capacité de poursuivre des recherches scientifiques revêt à ce moment une moindre importance. Mais la violation de la liberté en science ajoute une autre dimension à un cas donné, et illustre de manière plus marquante comment la détresse d’une seule personne peut englober des enjeux et des préoccupations généraux à plus grande portée.

Les interventions de notre Comité au nom des personnes détenues en prison guidées par le principe de l’universalité considéré alors comme une violation des normes internationales acceptées, avaient le caractère du pouvoir et renforçaient les intérêts partisans économiques, sociaux et politiques.  

Quiconque peut croire que ces avantages présumés supplantent ou non les inconvénients soutenus du terme « universalité », mais peu de gens suggèrent que la communauté scientifique évite le terme uniquement parce qu’il faut l’expliquer; qui plus est, on pourrait régler les enjeux entourant le relativisme en notant que le concept d’universalité met en valeur le défi constant et la nature évolutive des connaissances qui viennent avec la reconnaissance de l’infaillibilité et les circonstances changeantes.

Le professeur Paty a dit que les notions comme les « connaissances valides » doivent se fonder sur la croyance que la « communication doit être possible entre ces diverses formes de connaissances » et que l’idée de progrès en science « découlant de l’accumulation ou l’addition des connaissances, est inhérente à notre conception de la science et est liée à la fonction essentielle de la raison, constitutive de la science ».

Par ailleurs, le format de la rencontre du CIUS-CISS en 2017 à Taipei n’était pas propice à un débat ouvert sur ces questions.

Tout de même, la remise en question du terme « universalité de la science » s’est manifestée avec tant d’ardeur que le président de la séance a dû organiser un coup de sonde ponctuel. Parmi les quelques personnes ayant abordé l’enjeu préalablement, une seule a proposé des arguments pour la conservation du terme; j’ai applaudi sa position, mais je suis autrement resté les bras croisés.

Les arguments contre la conservation du terme étaient convaincants. Le CIUS et le CISS risquent gros s’ils les ignorent, et en quittant la réunion de Taipei en 2017, les délégués savaient que, même si la décision n’était pas officielle, elle avait pratiquement été prise. Le terme n’allait probablement pas survivre les prochaines étapes du processus de fusion du CIUS et du CISS.

La décision a toutefois créé un léger malaise lors d’un événement que j’ai aidé à organiser quelques semaines après, pendant le forum mondial de la science sur les côtes de la mer morte, en Jordanie.

La mer morte, en Jordanie

La mer morte, en Jordanie

Nous, membres du Comité sur la liberté et la responsabilité de conduire des recherches scientifiques du CIUS, avions organisé la séance thématique de la journée d’ouverture intitulée, ironiquement aujourd’hui, « l’avenir de l’universalité de la science ». Le Comité avait proposé le thème en supposant que le terme aurait survécu à la fusion du CIUS et du CISS. Notre intention était de discuter, dans le cadre d’une tribune ouverte, de la manière de promouvoir et d’appliquer le principe à l’avenir. Le Comité se demandait, par exemple, s’il existait d’autres moyens d’aider les scientifiques et communautés scientifiques étant persécutés en raison de leur travail en science que de simples lettres humbles destinées aux autorités ou que le soutien aux campagnes fondées sur les droits.

J’ai animé la séance avec cette aspiration, même si le président du Comité sur la liberté et la responsabilité de conduire des recherches scientifiques, le professeur Leiv Syndes, l’a amorcée en partageant la décision prise à Taipei et les répercussions pour le titre de la séance.

Au bout du compte, il n’y avait pas de quoi s’en faire. La discussion subséquente était principalement axée sur l’équilibre entre la liberté et la responsabilité. Les participants à la séance en ont appris plus sur les circonstances difficiles d’un professeur de l’Université palestinienne, Yousef Najaireh, et ont entendu une professeure de l’Université d’Utrecht, Roberta D’Alessandro, expliquer l’ironie de son travail dans une solide institution du monde occidental où le fardeau administratif, la rédaction de rapports, l’administration, la responsabilisation des techniques d’enseignement et les exigences bureaucratiques ponctuelles en viennent à effacer le temps et ainsi la « liberté » de poursuivre des activités de science.  

Elle a suggéré, un peu à la blague, qu’une personne pouvait facilement se sentir opprimée à Utrecht.

Bien que cette séance n’ait pas abouti en une approbation officielle du principe d’universalité, sa description dans le programme du forum mondial de la science l’abordait tout comme les communications relatives à l’événement. Par exemple, le dernier communiqué évoquait un engagement à « exercer le droit universel à la science » et à « mettre en valeur le principe d’universalité de la science adopté par les organisations membres du CIUS ».

Ainsi, une autre organisation adoptait un concept en même temps que son organisation mère l’abandonnait.

Le forum mondial de la science avait peut-être aussi été le lieu de conciliation de la phrase « droit universel à la science », proposant ainsi un caractère universel à la science en la déclarant comme un droit de la personne. Cette situation appuie, à mon avis, l’argument du besoin de libertés et de responsabilités.

Je me console en me disant que peut-être que le débat entourant les mots est une composante naturelle de la maturité d’un concept tel que celui-là. Peut-être, donc, que le concept d’« universalité » n’a pas été abandonné pour toujours, jeté sur le sol en pierre humide d’une réflexion emprisonnée. 

Il a simplement été libéré, meurtri, mais en vie, sous forme d’autres mots, dans d’autres mains, et sur d’autres plateformes, comme des blogues sur les sciences.

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