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Le konflit kanadien de Mauna Kea

Par Dick Bourgeois-Doyle

 

En enfilant ma parka et en me frottant les mains, je me suis dit qu’un Canadien devait se sentir bien ici pour toutes sortes de raisons. La neige avait recouvert le sol quelques mois plus tôt, l’air était froid et le mercure sous zéro, et le soleil se reflétait sur une surface lisse et glacée.

La date était le 23 juillet 2013, et j’étais à Hawaï.

« Où est le Tim Horton? » ais-je demandé.

Personne dans la fourgonnette n’a répondu ou compris ma blague. La vue spectaculaire et l’importance des lieux devraient attirer des gens de partout dans le monde, et c’est le cas. Le chauffeur était de la Californie, et l’appel qui a lieu alors que nous grimpions le long du volcan m’a permis de constater que mes compagnons provenaient de partout aux États-Unis, quelques-uns d’Écosse, de l’Australie, un jeune homme de la Suisse et un couple de la Belgique, mais un seul Canadien, moi.

Je me suis dit : « C’est dommage ». Plus de Canadiens devraient visiter cet endroit et je me suis demandé si cette formation poussiéreuse ne devrait pas être vue comme une prolongation de notre pays.

Mauna Kea 1

Mauna Kea 2

Mauna Kea 3

Mauna Kea 4

Mauna Kea 5

Mauna Kea 6

Mauna Kea 7

Mauna Kea 8

Cette surface luisante qui rappelle le Canada n’était pas une patinoire, un huard perdu ou la tête de Maxim Martin. Ce dôme abritait un observatoire et était sur Mauna Kea, le volcan le plus élevé des îles, une montagne ayant la hauteur absolue la plus importante au monde, du plancher océanique à sa cime, et certainement le meilleur endroit sur la planète pour observer les étoiles. Comparativement aux surfeurs au niveau de la mer, nous nous étions rapprochés du soleil par plus de 4 200 mètres. Ici, au-dessus des nuages, les astronomes ont une meilleure vue du ciel trois cents jours par année.

Il y a près de cinquante ans, les Canadiens se sont démarqués comme étant parmi les premiers à reconnaître le potentiel « astronomique » pour l’astronomie de ce site élevé et sec; la science canadienne a fait preuve d’excellence dans sa façon d’utiliser cet endroit et, de façon complémentaire, les entreprises canadiennes, comme Dynamic Structures de Port Coquitlam, C.-B., ont aidé à y bâtir toutes les structures importantes.    Ce n’était peut-être pas le cas pour les visiteurs des autres pays, mais, lors de cette nuit en 2013, je trouvais que ce relief en faisait un endroit de beignes et de rondelles de hockey. Fier et excité, j’ai pris ces photos, parlé aux employés sur le site et pris des notes, convaincu que je devais encourager plus de Canadiens à visiter le sommet de Mauna Kea. Aujourd’hui, je demeure enthousiasmé, mais moins convaincu et, peut-être même en conflit. 

Même si j’étais en vacances, j’avais fait des réservations par l’entremise de Mauna Kea Summit Adventures pour visiter l’emplacement proposé du Télescope de tente mètres (TTM), un projet sur lequel ici, au CNRC, nous travaillions de différentes façons depuis près de vingt ans. Un consortium de nations espère y bâtir la prochaine génération d’observatoires avec un miroir géant sur terre pour capter la lumière, juste sous les télescopes jumeaux Keck ainsi que d’autres construits par des Canadiens.

En cette journée sur Mauna Kea, le site du TTM affichait des signes de travaux préliminaires de pré-construction, et tout semblait aller bon train. Je ne savais pas que quelques mois plus tard, tous les travaux cesseraient face à des protestations et des contestations judiciaires reliées à la nature sacrée de la montagne pour la culture des autochtones d’Hawaï.  

Je voulais visiter le sommet de Mauna Kea depuis près de quinze ans. À la fin des années 1990, mes collègues et moi avions proposé le premier Plan à long terme pour l’astronomie et l’astrophysique du Canada. Pour moi, ces dômes luisants sur Mauna Kea symbolisaient ce qui pouvait être accompli en unissant nos efforts à titre de pays – des scientifiques qui ont une vision de l’avenir, un gouvernement qui investit dans le pouvoir technologique au stade initial, une industrie qui exporte et bâtit les dômes – permettant ainsi au cycle de se répéter. 

Nous pouvons être fiers de l’histoire de l’astronomie au Canada, mais même ces intérêts se fondent dans l’arrière-plan face à l’océan au coucher de soleil, alors que la lumière caresse les dômes et que l’ampleur de l’univers semble à portée de la main.  

En juillet 2013, tout cela amplifiait l’expérience du voyage au sommet. Mais, aujourd’hui, dans le contexte de la réconciliation au Canada, on pourrait tout aussi facilement s’opposer au développement sur Mauna Kea.

Plus d’une centaine de personnes visitent la montagne chaque année, et cinq pour cent d’entre elles se rendent jusqu’au sommet par des sentiers sillonnés d’ornières. Par contre, face à ces chiffres, je peux comprendre pourquoi les gens qui croient que la montagne est un lieu sacré peuvent être préoccupés par cette circulation et le TTM.

Selon la tradition hawaïenne, les lieux de grande altitude sont autant de voies vers le paradis. À l’époque, seuls les hauts chefs et les prêtres pouvaient se rendre au sommet de Mauna Kea, et la montagne compte un cimetière royal. Près de cent autels et autres sites archéologiques y ont été découverts.

Les préoccupations ne sont pas seulement de nature religieuse et culturelle, mais également écologique. Certains insectes, oiseaux, une chauve-souris et des plantes, comme l’argyroxiphium, en voie de disparition s’y trouvent, ainsi qu’un lac alpin d’importance écologique et culturelle.

Donc, cinq ans plus tard en 2018, je ne me sens pas vraiment à l’aise lorsque je songe au site du TTM et à mes plaisanteries alors que je me sentais un peu étourdi et instable, respirant de l’air contenant 40 % moins d’oxygène que ce que nous respirons à Ottawa.

Alors que je rédige ces lignes, le sort du TTM est toujours devant les tribunaux et incertain. Ses promoteurs préparent des plans de rechange pour la construction du TTN dans les Îles Canaries. Si cela a lieu, les promoteurs de la science canadienne devront accepter le fait que le processus est juste et tient compte du désir de notre pays d’équilibrer les progrès technologiques et une meilleure compréhension des enjeux culturels et écologiques et une meilleure sensibilisation à cet égard.

Mais, je n’arrive pas à dissuader les Canadiens de visiter le sommet de Mauna Kea et de ressentir de la fierté. Où qu’il se trouve, le TTM demeurera un symbole de coopération internationale pacifique pour l’avancement des connaissances qui ont une incidence à l’échelle de toutes les disciplines et qui profitent à toute l’humanité, et pour la contribution de la science et de l’industrie canadiennes.

Même si on empêchait les touristes de se rendre au sommet de Mauna Kea, ce qui n’est pas prévu pour le moment, je recommanderais quand même un voyage vers cette destination. En route, le centre pour les visiteurs, nommé pour Ellison Onizuka, l’astronaute hawaïen tué lors de l’explosion de la navette spatiale Challenger, permet d’en apprendre davantage sur l’astronomie et l’histoire. Les champs de lave d’apparence lunaire sont une excellente toile de fond pour admirer les étoiles, et une des expériences les plus puissantes qu’a à offrir Mauna Kea est de l’admirer de l’autre côté de la vallée à partir de sa contrepartie moins élevée, mais plus large et sinistre, Mauna Loa.

Une des raisons pour lesquelles cet endroit est excellent pour l’astronomie, mis à part l’air pur dans le milieu de l’océan Pacifique, est la population relativement faible sur Big Island, ce qui signifie une pollution lumineuse minimale. La ville de Kona où je restais avant d’entreprendre mon voyage vers le sommet me rappelait le Canada. J’avais l’impression de me retrouver dans ma ville natale de la région des chalets de l’Ontario, peut-être un peu plus chaude et avec de grands hôtels.

Lorsque la fourgonnette est arrivée devant l’hôtel Buns in the Sun de Kona dans la nuit après mon voyage de 2013 vers le sommet, j’étais fatigué et près à me rendre à ma chambre, d’une certaine façon. Mais, je dois avouer qu’il s’agissait de la première fois de ma vie passée dans le climat froid canadien que je rêvais d’échanger ma parka pour une bouteille d’écran solaire et des shorts, et je me suis donc promis de revenir bientôt et d’encourager les autres à le faire.

Aussi fier que je sois d’être Canadien, je crois que le plaisir et la fascination que je tire de l’astronomie découlent davantage du fait que je fais partie de la race humaine et de quelque chose de plus grand que notre pays et nous-mêmes. Il s’agit, non seulement d’une préoccupation mondiale, mais également de quelque chose qui est vieux comme le monde et qui relève de notre désir de faire preuve de plus de respect à l’égard des croyances anciennes et des modes de connaissance autochtones.

Cela me rappelle que les îles Hawaï ont été découvertes et peuplées par de grands explorateurs et astronomes polynésiens qui ont navigué de nuit à la lumière des étoiles. L’astronomie est au cœur de l’histoire hawaïenne, ce qui peut permettre de croire que des pouvoirs sacrés en font l’un des meilleurs endroits au monde pour cette science. Je crois que je vais laisser tomber mon plan d’en faire une partie du Canada. Que les Hawaïens gardent leur volcan, et soyons simplement reconnaissants qu’ils permettent aux Canadiens d’y mettre les pieds de temps à autre.

Si, un jour, vous visitez ce sommet et que vous voyez une énorme balle contenant un miroir de trente mètres, n’oubliez pas que des scientifiques et ingénieurs canadiens ont permis de faire progresser la compréhension humaine de ce site.

Si vous n’y voyez rien, songez que cela peut également faire partie de l’expérience d’être un Canadien au XXIe siècle. 

Mauna Kea 9
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