Avez-vous 25 ans à consacrer à votre idée?

Par Dick Bourgeois-Doyle

 

En novembre 1988, j’ai eu une bonne idée pour promouvoir les sciences.

Vous vous dites peut-être : « Il a eu si peu d’idées qu’il connaît les dates auxquelles il les a eues? »

Je me souviens du moment où j’ai eu cette idée non pas en raison de mon génie, mais plutôt en raison du conseil que j’ai alors reçu. J’ai parlé de ma proposition à M. Bernie Gingras, qui occupait alors le poste de vice‑président des Relations externes du Conseil national de recherches du Canada (CNRC). J’ai probablement choisi de le consulter parce qu’il était un homme gentil et encourageant, et que je voulais seulement me faire dire que mon idée était bonne.

M. Gingras m’a plutôt posé une question.

« Seriez-vous prêt à vous engager pendant 25 ans par rapport à ce projet? »

J’ai réfléchi un peu, je me suis demandé pourquoi il me posait cette question et j’ai menti.

« Je suppose que oui, probablement. »

Mon idée a bel et bien survécu pendant près de 25 ans grâce à l’ingénuité et au dévouement d’autres personnes, et le défi que M. Gingras m’avait lancé m’est resté en mémoire encore plus longtemps. Au cours des années qui ont suivi, hanté par cette question, j’ai remarqué que la période d’incubation d’une innovation scientifique avait un côté mystique. 

Une période de deux décennies et demie peut sembler excessive aujourd’hui alors que les applications de la technologie de la chaîne de blocs et de la rétropropagation passent du laboratoire au marché en un clin d’œil.

Or, j’ai été marqué de façon indélébile par le fait que bon nombre d’innovations et de réussites scientifiques canadiennes reconnues ont vécu des hauts et des bas et traversé des périodes d’incertitude et d’inactivité d’environ 25 ans avant de porter des fruits et de connaître la gloire. Même l’idée, qui a germé en 1916, de créer le Conseil national de recherches du Canada afin de mobiliser des ressources pour la guerre n’a pas vraiment concrétisé ses intentions jusqu’au début d’un autre conflit mondial près de 25 ans plus tard. 

Lorsque je pense à ce principe, plusieurs exemples me viennent en tête, mais trois histoires s’imposent.

L’une de ces histoires est la mise au point d’un vaccin conjugué. De nombreuses personnes affirment que le moment marquant est survenu en janvier 1999, lorsque les décès attribuables à la méningite chez les enfants d’âge scolaire dans le pays de Galles du Sud ont porté l’anxiété à son comble au Royaume‑Uni. Les parents sont descendus dans la rue. Soumis à des pressions pour intervenir autrement, le gouvernement britannique a lancé un programme d’immunisation général fondé sur un nouveau sérum provenant de l’autre côté de l’océan. Des millions d’enfants ont été protégés, les éclosions ont pris fin et une attention spéciale a été portée à un scientifique du gouvernement canadien qui est maintenant reconnu, M. Harry Jennings.  

Bien que cet événement ait mis M. Jennings et son travail sous les feux de la rampe, les origines de la capacité d’intervention remontaient aux années 1970, lorsque M. Jennings et ses collègues ont commencé à expérimenter les techniques de RMN. Leur travail sur les polysaccharides bactériens a suscité des collaborations et des réflexions qui ont mené à la publication d’un premier brevet sur un vaccin conjugué, une première mondiale, au début des années 1980. Des entreprises intéressées ont jugé que la technologie de couplage était prête pour la production commerciale et la fabrication de vaccins destinés aux humains.

D’autres personnes ont documenté ces travaux scientifiques et les importantes répercussions médicales de la découverte

Quand je pense à cette réussite scientifique, je pense à l’aspect humain que M. Jennings a soulevé dans le discours empreint de sagesse qu’il a prononcé pour les diplômés de l’Université Carleton en 2004. En reconnaissant le mérite d’autres personnes, comme Francesco Bellini, le fondateur de BioChem Pharma, il a indirectement, mais efficacement décrit les années d’engagement et la ténacité qui sont requises pour concrétiser une telle idée. 

Je suis certain que M. Jennings et ceux qui travaillent dans les secteurs concernés considèrent maintenant l’histoire du vaccin conjugué comme étant la norme et même comme un cheminement facile. Cela dit, d’après son discours chargé d’émotions, on pouvait deviner ce jour-là qu’il y avait eu des moments dans sa carrière où il avait été déconcerté. Même s’il avait une innovation éprouvée et viable qui présentait des avantages manifestes pour l’humain et un potentiel commercial, M. Jennings avait de la difficulté à obtenir du soutien et à faire passer son innovation à l’étape de la production. C’est une image que les gens comme moi doivent garder à l’esprit lorsqu’ils veulent faire avancer une « bonne idée » avec une ambition moindre.

Une autre histoire de cette époque qui me fait penser à l’échéancier de 25 ans est celle de l’Oscar pour la technologie de l’animation informatique qui a été remis à deux scientifiques canadiens, Nestor Burtnyk et Marcelli Wein, en 1997. Contrairement aux Oscars pour la meilleure performance ou le meilleur film, les Oscars en science et technologie soulignent non pas une réalisation accomplie l’année précédente, mais bien une incidence sur l’industrie cinématographique. Dans ce contexte, deux décennies et demie d’activités peuvent procurer un avantage.

M. Burtnyk est maintenant connu comme l’inventeur de la technologie de l’animation par image clé, le processus de base utilisé pour faire la transition d’une image clé à une autre. M. Wein, le collaborateur de M. Burtnyk, a aidé à maintenir la base canadienne au cours des années qui ont suivi en encadrant des étudiants à l’Université de Waterloo, en utilisant les techniques dans le cadre de projets d’ingénierie hautement médiatisés et en aidant à paver la voie d’une interface personne-machine.

Leur technologie sous-tend encore presque toutes les animations informatiques, même les systèmes les plus sophistiqués. Même si MM. Burtnyk et Wein ont mis au point la technique au début des années 1970, leur travail n’a été reconnu par l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences que dans les années 1990, lorsque des superproductions comme Histoire de jouets et Le parc jurassique ont mis en évidence l’incidence et la force de l’industrie canadienne dérivée de l’animation informatique.

Il est facile de trouver des histoires similaires qui illustrent l’échéancier de 25 ans dans le domaine des sciences et de la technologie, mais si je devais choisir une étude de cas à enseigner dans toutes les écoles canadiennes, ce serait celle du développement du canola, un aliment unique et une culture qui vaut plusieurs milliards de dollars.

Aujourd’hui, lorsque nous soulignons le travail de sélection des végétaux qui a mené à la production de la variété précise de la plante oléagineuse qui est comestible et qui a transformé l’agriculture dans les Prairies, le mérite de cette entreprise scientifique peut sembler évident et le processus suivi pour mettre les végétaux à l’essai peut paraître simple et conventionnel pour certains. Or, lorsque j’examine l’histoire du canola, je suis intrigué par toutes les disciplines qui y ont contribué, par les moments où des décisions commerciales et politiques ont menacé le travail et par la diversité des acteurs qui sont restés engagés pendant plus de 25 ans. Les éléments qui ont assuré la réussite de ce projet remontent aux efforts d’après-guerre qui ont été déployés pour trouver d’autres utilisations du colza et à la recherche fondamentale sur la chromatographie qui a été réalisée dans les années 1950. Cela dit, je pense qu’il est juste de dire que c’est seulement à la fin des années 1970, lors de l’enregistrement des premières variétés véritablement viables, c’est-à-dire le colza sans acide érucique, à faible teneur en glucosinolates et adapté au climat nordique, que les débouchés commerciaux ont mené à l’enregistrement de la marque de commerce « canola ».

D’une certaine façon, ces projets ne prennent jamais fin. 

La concurrence internationale, le changement climatique et les nouvelles technologies font en sorte qu’il faut continuellement perfectionner les cultures comme celle du canola, de nombreuses autres maladies et souches d’agents pathogènes causant la méningite ne demandent qu’à être l’objet de la technologie du vaccin conjugué, et l’animation informatique fait partie de presque toutes les entreprises humaines et progresse continuellement.

Cette période initiale et fondamentale d’implantation de 25 ans a tout de même quelque chose de magique – même en ce qui concerne les innovations éclair qui font la manchette aujourd’hui.

Il est certes facile de reconnaître ces périodes dans le domaine de l’intelligence artificielle, voire de retracer l’origine des techniques actuelles les plus géniales à des idées qui ont germé dans les années 1980, qui ont été défendues par des enthousiastes et qui ont été favorisées par le flot des données massives et le stockage des données au 21e siècle. Même la technologie de la chaîne de blocs qui a semblé sortir de nulle part il y a une décennie tire ses origines conceptuelles de documents sur la cryptographie publiés au début des années 1990.

Il serait un peu présomptueux pour le Canada moderne de prétendre que la réflexion à long terme lui appartient. En fait, cette philosophie est au cœur de nombreuses cultures anciennes. Le principe de la septième génération énoncé dans la Grande loi de la paix de la Confédération iroquoise est un énoncé de niveau sociétal, et de nombreuses personnes ont préconisé une telle approche dans l’Histoire. 

Sir John Maddox est une personne qui a toujours pensé de cette façon.

L’un des grands privilèges que j’ai eus dans ma carrière a été l’occasion d’apprendre à le connaître un peu quand j’ai organisé sa visite à Ottawa, je l’ai aidé à donner ses présentations et je l’ai conduit un peu partout en ville. Feu Sir John Maddox, un scientifique, un auteur et un éducateur reconnu en tant que rédacteur en chef de la revue Nature pendant deux mandats et une période de près de 25 ans, vivait dans le monde du long terme. 

Il mettait souvent les personnes comme moi au défi de penser en fonction d’un échéancier de milliers ou de dizaines de milliers d’années en considérant les enjeux qui touchent l’humanité ou bien d’avouer que nos décisions reposaient sur un échéancier plus court et axé sur un intérêt personnel.

La magie a opéré pour moi il y a des années lors d’un atelier pour les étudiants universitaires offert à Ottawa qui faisait référence au conseil de Sir John Maddox et qui invitait les participants à suggérer des défis sociaux, économiques et intellectuels que les scientifiques canadiens pourraient relever pendant le 21e siècle. Lorsque les échéanciers proposés étaient limités, les défis présentés étaient modestes et banals. Cependant, lorsque les étudiants se voyaient accorder 25 ans pour donner suite à un enjeu, rien ne semblait impossible : trouver une forme de vie sur une autre planète; guérir une maladie épouvantable; fournir de l’eau potable et rétablir la paix dans les endroits qui en ont besoin.

Les moments les plus inspirants de ma carrière en tant que fonctionnaire dans le milieu scientifique se sont produits lorsque j’assistais à des réunions et que je réalisais qu’aucune des personnes présentes ne tirerait personnellement des avantages des projets dont nous parlions : ces entreprises porteraient leurs fruits des décennies plus tard, une fois toutes les carrières et bien des vies terminées. J’ai constaté cette même perspective chez les scientifiques, ingénieurs, administrateurs, animateurs, agriculteurs, médecins, parents et politiciens derrière les succès scientifiques canadiens que j’ai mentionnés, et je la reconnais maintenant dans le commentaire futé que Bernie Gingras a fait par rapport à ma bonne idée en novembre 1988.

Le fait de penser en fonction d’un échéancier de 25 ans habilite la planification, favorise les collaborations, valorise le mentorat et incite une vision qui va au-delà de l’intérêt personnel. Cela permet aussi d’être heureux de faire partie de quelque chose de plus grand et de plus durable que soi, comme une institution, un gouvernement ou un pays. Il ne fait aucun doute que cela m’a été utile dans le projet à long terme qu’est ma vie.

La prochaine fois que vous aurez une bonne idée, essayez de penser en fonction d’un échéancier de 25 ans.

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