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Cinquante-cinq années de faits divers

Par Dick Bourgeois-Doyle


En fouillant dans les effets personnels de ma mère après son décès en 2005, j'ai découvert deux sacs en plastique remplis, scellés et couverts de poussière. À l'intérieur, j'ai trouvé de vieux journaux relatant des événements célèbres comme la mort du roi George VI et le couronnement de la reine Elizabeth, le premier alunissage, et l'affaire du Watergate. Plusieurs journaux comportaient des articles et des images sombres sur l'assassinat de Kennedy en 1963.

J'ai pensé monter ces journaux à l'étage et en faire une collection. Mais ils sont toujours dans mon sous‑sol, rangés dans ces vieux sacs en plastique, à une exception près. J'ai encadré une coupure de presse particulière, l'ai posée sur un mur dans mon bureau gouvernemental et l'ai gardé en place pendant plus d'une décennie. Ce n'est pas tant qu'elle me rappelle un fait historique, mais plutôt une façon de penser et la nécessité de faire preuve de diligence dans mon travail.

L'article intitulé « Cancer Talk Blown Up, Tobacco Men Say » (Prétention au sujet du cancer exagérée selon les fabricants de tabac) se trouvait à l'endos de l'un de ces journaux couvrant l'assassinat, le Toronto Telegram du 25 novembre 1963. Le sous‑titre se lisait comme suit « Industry presents Ottawa Brief » (L'industrie présente le Brief d'Ottawa).

Comme vous pouvez le deviner, l'article faisait état d'une étude commandée par l'industrie du tabac. On y contestait les préoccupations croissantes quant au lien potentiel entre le tabagisme et le cancer du poumon. Prétendant être une analyse scientifique, l'article qualifiait les conclusions des rapports et des recherches antitabac comme étant « exagérées, émotives, punitives et insensibles aux faits ». Ensuite, l'industrie présentait sa propre version alternative des « faits » en disant que « le grand public n'était pas au courant des preuves scientifiques qui contredisent les accusations antitabac ».

Cinquante-cinq ans plus tard, l'accumulation de preuves scientifiques inattaquables, les progrès dans la lutte persistante contre le cancer, et notre connaissance de l'incidence de la fumée secondaire et de la consommation de cigarettes rendent presque risibles les affirmations non pertinentes, erronées et déformées contenues dans le rapport de 1963 de l'industrie du tabac.

Pour moi, il n'existe pas de meilleure façon de faire valoir ce point de vue que d'énumérer les principales conclusions de l'étude « scientifique » et ses arguments en faveur du tabagisme, tels que publiés dans le Telegram.

  • « La plupart des fumeurs ... n'ont pas de cancer du poumon, mais les non-fumeurs, m ême les enfants, souffrent parfois du cancer du poumon. »
  • « Les travailleurs dans l'industrie du tabac ne sont pas les employés les plus touchés par le cancer du poumon. »
  • « Le tabac fait baisser la tension artérielle, et comme les tranquillisants, il réduit la tension. Par contre, les publicités trompeuses annulent cet effet positif et sont source de névroses chez les fumeurs ».
  • « Les propagandistes médicaux font croître l'anxiété, le véritable mal de notre époque. »
  • « Le cancer du poumon est en soi une mode, car les nouvelles techniques pour le découvrir le rendent plus répandu ... »
  • (Il existe) « des preuves permettant de croire que le nombre de décès par cancer du poumon se stabilise maintenant, malgré l'augmentation des ventes de produits du tabac. »
  • « M ême s'ils sont de gros fumeurs, les Indiens et les Esquimaux ne souffrent pas du cancer du poumon. »
  • « Les scientifiques ont échoué à plusieurs reprises à provoquer le cancer du poumon chez la souris avec de la fumée de tabac de la m ême manière que certains colorants ont provoqué le cancer de la vessie chez la souris en quelques semaines. »
  • « J'ai fait en sorte que les souris demeurent exposées à la fumée de cigarette pendant quelques mois », rapporte H.L. Stewart, chercheur du gouvernement américain à Washington.
  • « Le cancer du poumon apparaît chez les vaches, les chiens, les moutons et d'autres animaux (qui ne fument pas et qui ne sont jamais exposés à la fumée du tabac).
  • « Les taches de tabac sur le visage et les mains n'ont jamais donné lieu à des cancers de la peau. »
  • « Un seul scientifique ... a déjà découvert des modifications précancéreuses dans les cellules des poumons de fumeurs décédés de causes autres que le cancer du poumon. »
  • « ... les m êmes changements cellulaires ... se trouvent aussi dans la trachée, mais le cancer dans cette région est très rare. »
  • « les groupes de lutte contre le tabagisme agissent comme si l'arr êt du tabagisme mettrait fin au cancer du poumon, mais aucun médecin ne prendrait la responsabilité de dire ceci ... »
  • « En ce qui concerne les preuves statistiques circonstancielles qui établissent un lien entre le tabagisme et les maladies cardiaques, le Brief suggère que l'hypertension artérielle, les personnes ambitieuses et agressives sujettes aux crises cardiaques sont également plus susceptibles de fumer... Tenir le tabagisme responsable dans ces cas est comme tenir le tonnerre responsable des dommages causés par la foudre ... ».
  • « Dire que le tabagisme est responsable du cancer du poumon n'incite pas les chercheurs à chercher d'autres causes. »

Et ainsi de suite, ces arguments sont fidèlement relayés par un quotidien canadien respecté, avec tout le sérieux et la solennité du New England Journal of Medicine. L'article est accompagné d'une photo montrant le rapport entouré de trois des principales autorités canadiennes de l'époque en matière de tabagisme : les présidents de Benson and Hedges (Canada) Ltd, Imperial Tobacco Co. of Canada Ltd. et Rothman's de Pall Mall Canada Ltd.

L'article du journal concluait en soulignant que l'industrie du tabac avait démontré son engagement envers une approche scientifique en mettant de côté « 300 000 dollars au cours des dix dernières années » pour la recherche sur le cancer du poumon. Elle a toutefois ajouté que « 100 000 dollars de cet argent n'avaient pas été dépensés », comme si cela témoignait d'un manque d'intér êt scientifique pour la question du cancer fictif et du tabagisme.

Je suppose qu'il est pardonnable qu'un journal cite à juste titre une étude de l'industrie du tabac, étant donné qu'elle a été présentée lors d'un forum parrainé par le gouvernement, la Conférence sur le tabagisme et la santé, convoquée par la ministre de la Santé de l'époque, Judy Lamarsh. Mais vous conviendrez peut- être que le rapport demandait une analyse critique.

J'ai dit à mes collègues scientifiques du gouvernement que la coupure de presse affichée sur le mur de mon bureau m'a permis de demeurer sceptique et humble. Mais en vérité, je l'ai gardée ici parce que cela me faisait sourire en pensant à la naïveté du Canada des années 1960 et en croyant que cela appartenait à un passé lointain.

Après avoir quitté la fonction publique cette année, j'ai descendu le cadre au sous-sol avec les autres journaux. Il y est resté environ six mois.

Cependant, je l'ai ressort récemment et l'ai posé sur un des murs de la maison.

Quand je le regarde maintenant, cela provoque en moi d'autres émotions. La coupure de presse nous rappelle qu'en dépit de la force excessive des médias sociaux et de l'agressivité en ligne du 21e siècle, il n'y a rien de vraiment nouveau dans les faits divers actuels, les fausses informations et la manipulation psychologique par une autorité apparente qui tente de nous faire douter de ce qui constitue une véritable science.

Plus que cela, cela donne l'espoir que, quelle que soit la question, la vérité et les faits scientifiques vérifiables finiront par l'emporter

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