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Innovation dans des pays de glace et de neige

Par Dick Bourgeois-Doyle

 

Abattus, gelés et affaiblis, les prisonniers marchaient difficilement dans les buissons de l’aube à la tombée de la nuit, traînant arbres et équipement lourd sur les terrains glacés et enneigés. Ils étaient nombreux à être rongés par la maladie et à souffrir de la faim. Ceux qui tentaient de s'échapper étaient tués et leur corps était laissé à l’abandon, les jambes coupées.

Isaac Vogelfanger a vécu ces horreurs pendant plus de sept ans alors qu’il était détenu dans des camps de prisonniers staliniens, mais c’est sa formation de chirurgien qui lui a permis de survivre et de recouvrer la liberté pour enfin émigrer au Canada. Il s’est installé à Ottawa, où il a réussi à se débarrasser de ses démons des goulags en sauvant des vies au Canada.

Il a également contribué à définir la notion d'inventivité au Canada.

Le récit de la vie de M. Vogelfanger demeurerait dramatique et touchant même s’il s’était arrêté alors qu’il était en bas âge. En 1881, à l'âge de neuf ans, il voit sa mère et son père mourir de la fièvre typhoïde. Bien qu'il ait été affligé par la perte de ses parents, il pouvait compter sur le soutien de ses frères et sœurs. En effet, ses cinq sœurs et lui sont allés vivre chez un frère plus âgé à Lwów, en Pologne (maintenant Lviv, Ukraine). Ils ont réussi à fonder une famille unie et bienveillante, en l’absence de leurs parents et avec peu d'argent. Grâce au soutien de son frère, Isaac a pu nourrir sa passion pour les appareils mécaniques et la science, mais le manque d’argent l'empêcha de la cultiver au sein d’instituts polytechniques allemands.

Son séjour à Lwów l’a conduit au pragmatisme de la médecine et à un poste dans le département de chirurgie de l'hôpital universitaire. Du coup, il s’est retrouvé dans la zone non nazie de la Pologne, occupée par les Soviétiques après l'invasion de 1939. En tant que Juif, Vogelfanger prisait cette frontière et était prêt à la défendre au moment où l'Allemagne se retourna contre la Russie deux ans plus tard. Il s’enrôla alors dans l'Armée rouge et travailla sans relâche à soigner les soldats blessés jusqu'au jour où, en 1943, il fut soudainement arrêté par la police secrète, accusé d'être « un ennemi du peuple », puis emprisonné.

À l’instar de nombreux autres prisonniers, Vogelfanger n’a jamais connu les motifs des accusations portées contre lui. Le fardeau de la torture, du confinement et de la maladie n’en était pas moins lourd à porter. Dans les années qui suivirent, il passa d’un camp de travail à un autre, oscillant entre désespoir et privilèges attribuables à ses compétences de chirurgien qui profitèrent aussi bien aux commandants du Parti communiste qu'aux prisonniers. Malgré les millions de décès sous l’emprise du régime stalinien, Vogelfanger, qui a eu la chance de connaître la bonté et l'amour pendant son emprisonnement, a survécu grâce à ses compétences et en préservant une parcelle de son esprit.

Lorsqu’il fut libéré en 1948, il retourna en Pologne dans l'espoir de retrouver son frère, ses sœurs et des douzaines de neveux et nièces. L'Holocauste les avait tous emportés, sauf un.

Après une période de confusion et de chagrin, il émigre au Canada et s'installe dans la capitale où il travaille comme chirurgien à l’Hôpital Civic d’Ottawa. Sa personnalité complexe lui a permis d’obtenir la reconnaissance en tant que médecin dévoué et motivé. Ils étaient peut-être nombreux à le trouver arrogant et distant, mais ses proches le voyaient comme un romantique passionné, dur envers lui-même et sensible à la précarité la vie.

Avant de mourir, en 2009, à l'âge de 99 ans, Volgelfanger a fait le récit de ses expériences dans ses mémoires, racontant la vie à cette époque dans les prisons soviétiques, mais pas pour se plaindre. Il voulait plutôt honorer la compassion des autres et de ceux qui ont risqué leur vie pour l'aider. Dans son livre, il expose également son amour de la poésie, de la philosophie, des arts et de nombreuses femmes. La vie d'Isaac Vogelfanger a manifestement été vibrante et émouvante. J’en fais ici un résumé pour reconnaître et faire face à une lacune, dans une tentative de raconter la vie et le travail d'une autre personne, témoin de l'engagement et du dynamisme du chirurgien, soit le grand inventeur du Canada surnommé George J. Klein.

Je suis soulagé en relisant le texte original de la biographie de Klein que j’ai rédigée, car je craignais relever un plus grand nombre d'erreurs typographiques et éditoriales. Mais avec l'expérience et les connaissances acquises depuis la parution du livre en 2004, je reconnais maintenant que j'aurais pu raconter une histoire plus riche et révélatrice en prêtant une plus grande attention aux personnes qui ont collaboré avec Klein dans ses inventions.

L’une de ces personnes était Vogelfanger.

Bien que le chirurgien ait eu peu de patience pour ses confrères qui étaient moins doués et dévoués, il était prêt à accepter et à respecter ceux qui avaient des aptitudes et des ressources qu'il ne possédait pas. Ainsi, au début des années 60, les circonstances l’ont amené à consulter Klein et des machinistes, des techniciens et des concepteurs techniques au Conseil national de recherches du Canada. Frustré par le processus lent et maladroit de suture des veines et des artères, Vogelfanger, étant perfectionniste, cherchait une méthode plus efficace et rapide.

Avec Klein, il a développé le premier dispositif pratique de suture microchirurgicale au monde, soit un outil permettant une réparation quasi instantanée des vaisseaux sanguins sectionnés. Avec ce dispositif, Vogelfanger et ses confrères médecins ont pu effectuer des centaines d'opérations sur des animaux et ainsi développer de nouvelles techniques chirurgicales et en peaufiner d’autres. Ils ont plus tard appliqué ces techniques aux chirurgies chez les humains, effectuant la première greffe de rein à l'Hôpital Civic d'Ottawa et la première double greffe d'organe au monde impliquant des transferts d'organes entre hôpitaux.

Cette collaboration au perfectionnement de l’invention a donné lieu au brevetage du dispositif de suture, et à l’octroi de la licence de fabrication à une entreprise de Montréal. Privée de l'histoire d'Isaac Volgelfanger, la première édition de ma biographie sur George Klein n'a fait qu'une brève référence à l'invention de la suture dans la description des divers intérêts de Klein et, en partie, à un exemple de projet pour lequel les efforts de commercialisation et de marketing ont été difficiles à déployer.

Deux aspects m’ont toutefois échappé. Premièrement, les répercussions pouvant découler d’une invention, même si elles ne sont liées qu’à peu d’objets ou à un seul outil. Klein, comme d'autres personnes travaillant dans les ateliers d'ingénierie et d'usinage du CNRC, a contribué à des projets de recherche dans le cadre desquels un appareil pouvait être utilisé au cours d’un événement unique ou mettait à contribution un même appareil à plusieurs reprises au bénéfice du grand public.

Deuxièmement, la raison pour laquelle l'expérience et la personnalité de Volgelfanger méritent une plus grande attention réside dans la nature interdépendante et écosystémique de la créativité. Comme l'illustrent de nombreuses inventions de George J. Klein, sinon toutes ses inventions, le nouveau dispositif ou processus est né de la confluence au fil du temps des besoins, des compétences et de la vision au sein des institutions qui l’appuyaient.

Il est facile d'imaginer en quoi l'expérience des goulags du chirurgien Vogelfanger l'a amené à chercher une meilleure façon d’améliorer l'efficacité des dispositifs mécaniques qui l'avaient fasciné enfant. Son arrivée à Ottawa dans les années 50, en pleine période d’expansion économique d’après-guerre, a coïncidé avec l’amélioration des capacités de recherche au CNRC, comme en témoignent les compétences et l'enthousiasme de personnes comme George Klein.

Au XXIe siècle, les étudiants et les leaders en politiques scientifiques reconnaissent le pouvoir de la collaboration interdisciplinaire comme étant la norme de l'innovation, sinon la formule magique qui la fait émerger. Mais trop souvent, ils définissent le concept comme s’il résidait dans la simple intégration des compétences techniques. Cependant, les collaborations fructueuses reflètent aussi l'expérience, les passions et les rêves des participants.

L'histoire du « Grand inventeur du Canada » serait incomplète si elle ne soulignait pas ses forces et ne reconnaissait pas les personnalités fortes comme Isaac Vogelfanger, l’homme venu de camps de prisonniers sibériens pour œuvrer et innover dans un autre pays de glace et de neige.

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