L’intégrité scientifique et la voie de l’abstraction

Par Dick Bourgeois-Doyle

 

Les meilleurs communicateurs scientifiques passent leurs journées à transpirer, à s'épuiser et à essayer de garder leur équilibre alors qu'ils montent et descendent d'une échelle bancale.

Ils font participer le public en mettant en relation des concepts scientifiques et des expériences viscérales concrètes dans le sens de ce que le linguiste d'origine canadienne Sam Hayakawa a appelé «?l'échelle de l'abstraction?». Parfois, la tâche consiste à communiquer un concept intellectuel par l'entremise d'une illustration terre-à-terre au pied de cette échelle de l'abstraction. D'autres fois, une expérience personnelle exige d'établir un lien avec une noble vocation et de gravir les échelons supérieurs.

Les enseignants de l'écriture mettent en garde les élèves contre le fait de se positionner au milieu de l'échelle de l'abstraction, là où on utilise le pire jargon bureaucratique. Vous devez continuer à vous déplacer de haut en bas pour maintenir l'intérêt de votre public et garder un œil sur l'ensemble de la situation. J'essaie de le faire ici en liant la théorie linguistique à des images d'écrivains qui transpirent et s'épuisent.

Pour de nombreux communicateurs, enseignants et écrivains, le modèle fonctionne assez bien.

Mais je n'ai jamais vraiment aimé la métaphore de l'échelle ascendante et descendante parce qu'elle sous-entend un processus futile, sans but et sans fin. Peut-être que certains communicateurs scientifiques au gouvernement peuvent s'identifier à cela, mais moi j'avais envie de quelque chose de plus inspirant.

Ce mois-ci (janvier 2019), je pense l'avoir trouvé.

Si vous cherchez sur Google «?l'échelle de l'abstraction?» ou simplement le mot «?abstrait?», il y a de fortes chances que la notion «?d'intégrité?» soit citée comme une idée absconse demandant une illustration concrète qui se situe au bas de l'échelle de l'abstraction. Je l'ai appris il y a une dizaine d'années, lorsque mon organisation a adopté une nouvelle politique sur l'intégrité en recherche, et nous nous sommes tournés vers l'élaboration d'outils de sensibilisation et d'éducation pour communiquer ses dispositions.

Nous avons créé des vidéos, des jeux-questionnaires et des blogues. Nous avons tenu des séances de formation, donné des conférences et rencontré des scientifiques à titre individuel. Nous avons ennuyé les gens jusqu'aux larmes salées et brûlantes.

Ce n'est que lorsque nous nous sommes tournés vers les controverses publiques et les sous-questions délicates concernant la paternité d'œuvre, le traitement des êtres humains dans la recherche et les soins aux animaux que nous avons fait une impression et trouvé un moyen d'empêcher nos publics qui s'intéressent aux questions d'intégrité de s'endormir.

Cette expérience et l'échelle bancale de Sam Hayakawa me sont revenues à l'esprit ce mois-ci à Cobourg, en Allemagne, lorsque j'ai participé au lancement du projet Path2Integrity de l'Union européenne, un travail triennal et multinational pour enseigner aux étudiants du secondaire et du premier cycle universitaire dans l'ensemble du continent le concept d'intégrité scientifique. La plupart de ceux qui participent au projet Path2Integrity sont des éducateurs professionnels et des spécialistes de l'éducation.

Ma présentation a été la seule à mentionner «?l'échelle de l'abstraction?», mais tous les participants au lancement étaient attentifs au défi d'atteindre les jeunes étudiants, dont beaucoup n'envisagent pas de poursuivre une carrière de chercheur.

Le plan approuvé suppose que cela ne peut se faire qu'au moyen d'une certaine forme de jeu de rôle participatif et de rotation autour de questions intéressantes, réelles et situées au bas de l'échelle de l'abstraction.

Les personnes qui élaborent des politiques d'intégrité en recherche et financent des initiatives comme Path2Intergity sont souvent incitées à le faire en raison de ces controverses et scandales publics, et elles ne veulent plus entendre de mauvaises nouvelles. Mais la controverse et les questions d'intérêt public - que l'on trouve au bas de l'échelle de l'abstraction - semblent être la matière première essentielle pour faire participer les gens aux questions d'intégrité scientifique, aux politiques et à leur importance.

Un événement que j'aime bien dans ce domaine est la Coupe éthique des écoles secondaires canadiennes, une initiative soutenue par la Commission canadienne pour l'UNESCO dont les activités sont prévues en avril 2019 au Musée canadien des droits de la personne de Winnipeg.

La Coupe d'éthique est un concours. Mais à la différence d'un débat dans lequel les participants affirment une position précise pour dominer celle de leurs adversaires, dans la Coupe d'éthique les concurrents sont invités à travailler en collaboration pour déterminer la meilleure réponse à un défi donné. Les élèves sont jugés en fonction de la qualité de leur travail.

Ils discutent des dilemmes éthiques et comparent les stratégies, tout en ajustant leurs positions face à des arguments convaincants ou à des faits nouveaux. En plus d'apprendre les uns des autres, les jeunes concurrents s'enseignent les uns les autres en prenant part à des conversations difficiles sur des questions du monde réel telles que la liberté d'expression par opposition à la protection des gens contre les discours haineux, la crise mondiale des réfugiés, le vote obligatoire, l'interdiction de la malbouffe, la participation des policiers aux défilés de la Fierté et l'utilisation des drones dans les guerres. Dans un monde en quête de collaboration, de vérité et de compréhension commune, la Coupe d'éthique mérite d'être célébrée et, je pense, imitée.

Je suis pratiquement certain que nous pouvons trouver des sujets similaires dans le monde de l'intégrité scientifique, et j'ai donc parlé du modèle de la Coupe d'éthique à mes nouveaux amis à Cobourg.

Alors que nous en parlions, je me suis rendu compte que le projet Path2Integrity pouvait favoriser une nouvelle métaphore de l'abstraction plus inspirante.

Au lieu de monter à une échelle et d'en descendre, nous pourrions envisager de marcher le long d'un sentier qui plonge dans des creux, monte des collines, traverse des champs ouverts et vous conduit à des vues à couper le souffle. Mais tout le temps, vous vous dirigez vers un endroit précis, vous progressez et vous vous rapprochez d'un objectif satisfaisant.

Alors, au cours des prochaines années, en quête d'ambitions abstraites dans le cadre du projet Path2Integrity, je vais imaginer une randonnée sur les collines vallonnées de la Bavière, et peut-être, je vais enfin descendre de cette échelle bancale.

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