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Un grand homme, de minuscules particules, de nombreux visages

Par Dick Bourgeois-Doyle

 

Je suis certain que les employés des cabinets ministériels sont aujourd’hui motivés par le service rendu à leur pays, qu’ils sont ouverts d’esprit et qu’ils ont de nobles ambitions. Mais il y a trente-quatre ans, lorsque j’exerçais cette fonction, j’avais une vision étroite de mon rôle et je divisais le monde en trois sphères : (1) les choses qui aideraient à faire réélire mon ministre; (2) les choses qui pourraient aider; (3) les choses qui empiétaient sur la réalisation des activités (1) et (2) et réduisaient le temps que je pouvais y consacrer.

Par conséquent, je me suis tortillé d’impatience lorsqu’un jour, à la fin de 1985, l’ordre du jour du ministre prévoyait une longue réunion avec un groupe de physiciens. Ils voulaient informer mon patron de l’importance de particules subatomiques au nom amusant. La note d’information préparée pour la réunion laissait entendre que les scientifiques n’étaient même pas sûrs de l’existence de ces choses et que si elles existaient, elles « ne faisaient que traverser la Terre sans laisser de trace » de toute façon.

Il s’agissait clairement d’un travail de catégorie trois (3).

Lorsque nous avons rencontré les scientifiques, ils ont confirmé la nature éphémère de ces particules et nous ont expliqué que, soit dit en passant, « nous avons besoin de tonnes d’eau lourde, d’un trou dans le sol à des milliers de mètres de profondeur et, oh oui, de dizaines de millions de dollars ».

Un homme à l’accent écossais a beaucoup parlé. J’ai écouté. Mais de mon point de vue d’ignorant, il aurait aussi bien pu décrire la menace des rayons cosmiques errants et porter un chapeau en papier d’aluminium.

Le ministre semblait sceptique et a demandé : « Qu’est-ce que le Canada obtiendra en retour de cet investissement? »

L’Écossais a dit : « Monsieur le Ministre, si nous agissons vite, nous gagnerons le prix Nobel »

Puis je me suis dit, « peut-être que cette délégation est vraiment ici pour faire pression en faveur de la décriminalisation de la marijuana », et je me suis demandé si je ne devais pas dire quelque chose pour mettre un terme à la réunion. Heureusement, je n’ai pas ouvert la bouche.

Mais un nouveau député d’arrière-ban a pris la parole à la réunion.

En plus de montrer une appréciation instantanée et sincère de la science, il s’est également appuyé sur l’expérience liée à l’exploitation minière et au génie et posé des questions sur les difficultés techniques que la construction d’un observatoire souterrain entraînerait. Il a néanmoins pensé que ce qui semblait être des obstacles était une excellente occasion de faire passer le génie et la technologie canadiens, ainsi que la science, à un niveau d’excellence supérieur.

À la fin de la réunion, le député s’est déclaré partisan du projet et a offert son aide.

J’ai été décontenancé, mais, heureusement, je suis resté muet. Le nom du projet à l’étude était, bien entendu, l’Observatoire de neutrinos de Sudbury (ONS), maintenant lauréat du prix Nobel.

Ce député s’appelait William Charles Winegard.

J’ai pensé à cette journée dans la salle de conférence sur la Colline parlementaire le mois dernier en apprenant que M. Winegard était décédé à l’âge de 94 ans. Comme en témoignent les hommages de nombreuses sources, c’était un Canadien remarquable, qui s’est enrôlé dans l’armée à l’âge de dix-sept ans et qui a servi pendant la Seconde Guerre mondiale, parcourant les mers glacées et infestées de sous-marins U-boot en tant que plus jeune officier de la Marine royale du Canada. Après la guerre, il a obtenu un doctorat en métallurgie à l’Université de Toronto et entrepris une carrière passionnante dans le milieu universitaire et scientifique. Je l’ai rencontré pour la première fois à l’Université de Guelph au début des années 1970, alors qu’il bâtissait cet établissement unique en son genre en tant que deuxième président. Il a rencontré des milliers d’étudiants au cours de ses huit années passées à l’Université de Guelph, mais il s’est souvenu de moi une décennie plus tard lorsque nos chemins se sont croisés à nouveau à Ottawa. Il a dit beaucoup de bien de moi et a œuvré pour ma carrière. Mais j’ai toujours supposé qu’il ferait la même chose pour quiconque aurait un curriculum vitae contenant le mot « Guelph », l’endroit qu’il aimait et qu’il servirait au Parlement de 1984 à 1993.

Au cours de la décennie qui a suivi cette rencontre avec les défenseurs de l’ONS, j’ai appris à bien connaître le scientifique écossais et j’en suis venu à considérer le groupe faisant la promotion de l’observatoire comme des héros de la science canadienne. Leur campagne n’a pas été une entreprise facile malgré le mérite manifeste du projet. Un revers majeur est survenu en 1987 lorsque le champion américain et la ressource scientifique clé Herb Chen de l’Université de Californie à Irvine est mort de la leucémie.

Pourtant, à ce moment-là, suffisamment de données scientifiques et de témoignages provenant du monde entier s’étaient accumulés pour confirmer qu’un observatoire souterrain équipé d’eau lourde offrait un moyen unique de régler ce que l’on appelait « le problème du neutrinos solaire ». Problème majeur dans le monde scientifique, le « Problème » est né de l’écart entre les neutrinos détectés sur la Terre et ce qui était présenté par le Modèle standard, modèle le plus utilisé en physique des particules solaires.

Cette question complexe et ésotérique pour beaucoup de monde a néanmoins suscité l’enthousiasme des scientifiques, et l’occasion de l’aborder a inspiré de nombreuses personnes dans le monde entier.

Pourtant, il semblait que notre pays ne savait pas quoi faire d’une idée et d’une entreprise scientifique de cette envergure. L’attitude courante face au lobbying en faveur de la science consistait à diriger les promoteurs vers l’examen par les pairs et à établir des processus d’octroi de subventions. Mais le projet de l’ONS et sa portée intimidante avaient été rejetés à deux reprises par des comités de subvention canadiens, malgré les confirmations d’autres pays.

Les scientifiques se sont sentis poussés à frapper à toutes les portes, ce qui les a amenés à rencontrer pendant des années des fonctionnaires de tous les niveaux et même des gens comme moi.

Beaucoup de ces portes sont restées fermées et certaines ont même été claquées. Mais peu à peu, des progrès ont été réalisés et les engagements se sont multipliés. L’entreprise Inco mérite d’être félicitée pour sa volonté sur-le-champ de mettre à disposition la mine Creighton, le gouvernement régional de Sudbury et Science Nord ont vigoureusement fait la promotion du projet, et EACL et Hydro Ontario ont contribué au projet en consentant le prêt essentiel d’eau lourde évalué à quelque 300 millions de dollars. Le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) et le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) ont financé l’initiative à raison de 10 millions de dollars chacun, et des partenaires internationaux ont mis la main à la poche. Le gouvernement provincial de l’Ontario a été dur à convaincre, mais il a finalement accordé 7,6 millions de dollars.

Néanmoins, il restait encore environ 15 millions de dollars à obtenir. Les échéances approchaient à grands pas et les physiciens canadiens étaient de plus en plus nombreux à se ronger les ongles. Puis, en 1990, le gouvernement du Canada a annoncé le financement intégral des autres coûts. Je sais que c’est plus qu’une coïncidence si l’annonce a été faite par le nouveau ministre des Sciences, la première personne à porter ce titre, M. William Winegard.

Pour beaucoup, ce n’était que le début de l’histoire. La construction et la mise en service de l’observatoire ont été, comme l’avait prédit M. Winegard, un défi qui a stimulé l’innovation et exigé de l’ingéniosité et un large éventail de compétences. Au-delà de la question du travail dans un puits de mine à 2 070 mètres sous terre, l’équipe devait construire un nouveau détecteur sphérique contenant 1 000 tonnes métriques de cette eau lourde ainsi que quelque 10 000 photomultiplicateurs. Ce projet de recherche a nécessité la contribution intellectuelle de centaines de personnes. C’était aussi une course contre la montre.

Dans sa quête pour résoudre le problème des neutrinos solaires, l’ONS était réellement en concurrence avec l’usine de Super-Kamiokande au Japon, et l’équipe de Super-K a pris les devants avec des découvertes importantes dans les années 1990. Mais lorsque les premiers résultats scientifiques de l’expérience de l’ONS ont été publiés en 2001, il était évident que quelque chose de plus et de vraiment significatif avait été réalisé. L’ONS a clairement indiqué que les neutrinos oscillent et, en fait, changent de saveur (électron, muon ou tau) lorsqu’ils se déplacent. Cette constatation et d’autres ont expliqué les divergences, corroboré la théorie et redonné confiance dans le modèle standard, ce qui, à son tour, a conféré à l’ensemble de l’entreprise de l’ONS son immense importance.

D’innombrables institutions et gens méritent donc d’être félicités pour le succès du projet de neutrinos de Sudbury. M. Winegard n’en serait qu’un. Parmi les héros institutionnels, citons certainement l’Université Queen’s et ses collaborateurs universitaires, ainsi que les dirigeants du CRSNG et du CNRC, qui ont pris un risque en puisant des fonds dans des budgets serrés. Il y a vraiment trop de personnes et d’organisations pour pouvoir toutes les nommer avec certitude.

De fait, lorsque le directeur de l’ONS, M. Art McDonald, s’est rendu en Suède pour recevoir le prix Nobel de physique en 2015, il a indiqué les nombreux auteurs sur les articles scientifiques liés au prix et a dit au magazine MacLean’s que, d’une façon très canadienne, il voulait « amener 273 personnes » avec lui à Stockholm.

Ce chiffre est peut-être modeste.

Nous avons organisé un événement pour célébrer l’expérience de l’ONS il y a quelques années au CNRC en présence de M. McDonald. Par la suite, la scène a été remplie de personnes de l’auditoire qui avaient été mentionnées pendant les discours officiels comme ayant aidé à résoudre des problèmes techniques, à chercher des fonds, à participer à la science ou à contribuer à l’ONS de toute autre manière.

C’est pourquoi je pense à tous ces visages, à la grande collaboration, à la persévérance et à la vision de l’ONS, alors que je me remémore maintenant la vie de M. Winegard et au jour où, en 1985, je n’ai fort heureusement rien dit.

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